L'individuation: L'individu in-divisé

L’individuation est un processus d’unification. Ce processus passe par la différenciation et l’union des contraires, toutes deux issues du Soi. En tant que différenciation, j’entends d’une part la différenciation Sujet/objet et d’autre part la différenciation de la conscience et des contenus de l’inconscient. Le sujet a à sortir de l’indifférenciation Sujet/objet qui est la sienne au début de sa vie par la prise de conscience qu’il est un être différent de tous les autres, donc un être unique. Cela passe par la prise de conscience des contenus de l’inconscient que sont notamment la Persona, l’Ombre, l’Anima et l’Animus, pour accéder à la réalisation du Soi. C'est cette réalisation du Soi qui est à la fois le but vers lequel tend l’individuation et en même temps l’origine de celle-ci.
Le sujet va donc prendre conscience de ce qui fait sa différence.
Je commence donc par la séparation du moi d’avec la Persona, avant d'aborder l’intégration de l’Ombre et celle de l’Anima. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un ordre chronologique, mais plutôt d’un choix arbitraire car chaque étape procède par tâtonnements, le sujet navigant sans cesse de l’une à l’autre.

Le terme de Persona est emprunté aux masques que portaient les comédiens antiques, en Grèce et en Italie, et qui avaient pour fonction d’exprimer le rôle du comédien, de donner une image du personnage. Par extension, dans le quotidien, c’est le masque porté par chaque être humain dans une situation donnée, dans laquelle il va plus ou moins se conformer aux attentes et aux exigences extérieures – qu'elles soient réelles ou imaginées et projetées par le sujet lui-même. Il s'agit là du moi social, celui que l’on montre, l’image extérieure que l’on donne à voir comme étant notre individualité propre, même si ce n’est qu’un leurre, une illusion destinée à donner de soi-même une image conforme aux attentes extérieures. On la retrouve dans toutes les professions, mais aussi au niveau individuel dans toute situation inter-relationnelle. Le risque avec la Persona est que le moi s’identifie totalement à elle. Dans ce cas, le sujet se leurre lui-même au même titre qu’autrui. Il y perd non seulement la conscience de lui-même mais jusqu’à sa liberté : en effet, il n’est plus capable de vivre naturellement ce qu’il a à vivre mais au contraire il cherche en permanence à se conformer à ce qu’il pense être censé faire, censé dire, censé être, selon la situation et le masque auquel il s’est identifié. Il n’y a alors plus de libre arbitre. Il est difficile pour la personne dans ces condition d'envisager, parfois même, de petits changements parce que leur importance est déformée par leur perception. Il n’y a donc pas d’individuation possible sans prise de conscience de la Persona.
A l’opposé de la Persona, l’Ombre. Je dis bien à l’opposé car si la Persona est ce que l’on met sur le devant de la scène, sous les feux de la rampe, l’Ombre en revanche est tout ce que l’on cache, toute la partie souterraine du sujet. C’est ce qui n’est pas accepté comme faisant partie de la personnalité propre parce que non-conforme aux attentes du moi. Contrairement à la Persona, qui renvoie à une identification par rapport aux attentes extérieure, l’Ombre renvoie à un rejet par rapport aux attentes du moi. C’est tout ce qui gêne, qui dérange, qui déplaît, qui fait souffrir, et qui est relégué dans l’Ombre. Mais pas seulement : c’est aussi tout ce qui nous appartient de potentiel inné et qui n’a pas encore trouvé de voie d’accès à la conscience, donc qui n’a pas encore été utilisé. En conséquence, on peut dire que l’Ombre n’est pas qu’un amas de contenus négatifs, c'est aussi un fabuleux réservoir de contenus positifs autant qu'ignorés. Quoi qu'il en soit, en tant que qualités propres mais non reconnues comme telles, elle vont forcément être projetées et de toutes façons chercher à se manifester. C’est donc toute la part de nos projections, que ce soit sur d’autres personnes, ou sur des animaux, des situations, voire sur le corps, avec diverses somatisations. C’est aussi chaque fois qu’on va, de manière impromptue, avoir un comportement qui, à priori ne nous correspond pas et pour lequel on va s’interroger après coup et se demander ce qui nous a pris. Dans les cas les plus graves, l’Ombre et le Moi sont tellement éloignés, tellement à l’opposé, l’Ombre est tellement refoulée, que, l’inconscient fonctionnant par compensation, au moment où elle se manifeste, l’Ombre prend une tournure démesurée. L’individuation passe par la reconnaissance, l’acceptation et l’intégration de notre Ombre, entraînant à sa suite l’arrêt des projections, au moins en partie.
Mais nos projections ne s'arrêtent pas là : Anima et Animus, selon qu’on est homme ou femme, ont leur mot à dire. Très schématiquement, l’Anima est la part féminine inconsciente chez l’homme et l’Animus la part masculine inconsciente chez la femme. Et au même titre que l’Ombre, elles vont être projetées sur l’extérieur tant qu’elles ne seront pas acceptées comme faisant partie de la personnalité du sujet. Mais à la différence de l’Ombre, elles vont être projetées principalement sur notre entourage proche et de préférence sur un individu de sexe opposé – particulièrement dans le couple. Chacun va donc devoir accepter la part opposée qui est en lui.
Nous allons voir maintenant qu’en fait tout le processus de l’individuation va dans cette direction. En effet, l’individuation, c’est la réalisation du Soi et le Soi, même s’il est loin d’être réductible à cela, n’en est pas moins l’union de tous les opposés : masculin/féminin, mais aussi bien/mal, conscient/inconscient, esprit/matière, etc. c'est-à-dire que le Soi est un Tout, et en tant que Totalité, toute qualité lui appartenant est nécessairement accompagnée de son contraire. Il est facteur de liaison dans l’union des contraires, et à l'inverse facteur de dé-liaison quand il est question de différenciation. Il regroupe conscient et inconscient (inconscient individuel et collectif) . En fait, il regroupe tous les constituants du psychisme et en ce sens, le Soi est synonyme de l’Âme, il correspond à l’Esprit, la part divine dans l’homme puisqu’il est l’expérience de la totalité. Toujours paradoxal, il est à la fois l’origine et le but de l’individuation : l’individuation tend vers la réalisation du Soi, mais c'est aussi le Soi qui est à l’origine de la tendance des contenus inconscients à remonter à la conscience, quel que soit le chemin emprunté pour ce faire. Paradoxal aussi car il est à la fois la Totalité, le Un, et aussi l’unicité de l’être. En tant que Totalité, il est illimité, mais en tant qu’unicité de l’être, c’est lui qui pose les limites de l’homme.
Les alchimistes des temps reculés voyaient déjà dans l’homme un microcosme, une reproduction miniature du monde. On retrouve cette idée chez nos scientifiques d'aujourd'hui, comme Hubert Reeves par exemple, qui explique particulièrement bien – mieux que moi – que l’être humain ne contient pas autre chose que l’univers lui-même , univers qui est reproduit dans chaque être non seulement au niveau de la matière qui le compose, mais aussi dans sa chronologie. Autrement dit, tout l’univers depuis son origine est inscrit dans chaque homme. Et au même titre que dans le passé lointain de l’univers existe déjà toute son évolution ultérieure, dans chaque homme existe aussi non seulement le passé et le présent, mais aussi l’avenir, aussi bien individuel que collectif. Cela signifie que, si on reste sur cette comparaison, dans le Soi en tant que totalité, il y a le destin du sujet. Et c’est ce destin qu’il va être question de laisser émerger dans l’individuation. En fait, ce que dit Jung, c’est que quoi qu’il en soit, nous vivrons ce que nous avons à vivre. Cela ne veut pas dire que c’est écrit et que l’on n’y peut rien, c’est même le contraire : c’est l’inné en nous, c’est la mise en place d’une relation entre l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, les événements extérieurs qui nous arrivent sont la résonance de nos événements intérieurs. En ce sens, notre destin est ce que nous avons de plus intime et de plus précieux. Par extension, nous retrouvons là le phénomène de la Synchronicité dans lequel disparaît la dualité entre la réalité intérieure et la réalité extérieure. Et cette absence de dualité entre la réalité intérieure et extérieure est aussi une direction à laquelle mène l’individuation.
L’individuation, en tant que réalisation du Soi ne signifie pas pour autant identification au Soi. Ce serait une grave erreur qui mènerait tout droit à ce que Jung a appelé l’inflation. Il s'agit d'une hypertrophie de l’importance du moi (c’est l'histoire de la grenouille qui voulait devenir plus grosse que le bœuf) suite à une identification à une entité telle qu’un Archétype ou un personnage historique ou religieux.
Enfin, l’être humain, avant tout, est un être social. Un être unique, mais en lien avec son semblable. Et chacun va avoir à manifester quelque chose qui lui est propre et le restituer au groupe. Dans le faire, c’est exprimer sa différence dans l’acte créateur, autrement dit faire ce qui nous appartient, sans chercher à faire ce qu’on attend de nous ou à faire comme untel, et dans le dire, c’est dire toujours, le plus souvent possible, ce qui est vrai pour nous. C’est l’expression même de l’originalité du sujet.
De cette façon, le sujet reste fidèle à lui-même, sur son chemin, celui qui correspond à ce qu’il a à vivre en tant qu’individu individué, donc unique. Nous voilà revenus à notre destin de tout à l’heure, mais ce chemin, loin d’être une voie toute tracée qu’il n’y aurait plus qu’à suivre, au contraire est parsemé de doutes, d’opposés, d’incertitudes, de contradictions, mais l’individu, au sens où il est in-divisé, accepte toutes les facettes qui sont les siennes. Dans le conflit intérieur ( qui tend à se raréfier au fur et à mesure que le sujet avance sur le chemin de l’individuation ; mais comme il n’y a pas d’individuation terminée et parfaite, il y a toujours du conflit intérieur), il est capable d’être à la fois l’accusateur, l’accusé et la défense. il ne se pose plus en juge moral face à un événement ou une idée, mais il les accepte comme existant et faisant partie de la totalité.
L’individuation, en fin de compte, c’est aussi réaliser qu’il n’y a pas de vérité absolue, que tout est toujours relatif et que ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est que la seule chose qui justifie et qui motive tout ce chemin long et difficile, c’est, pour citer Jung, « cette vie-ci dans ce monde-ci ».