L'individuation: L'individu in-divisé

L’individuation est un processus d’unification. Ce processus passe par la différenciation et l’union des contraires, toutes deux issues du Soi. En tant que différenciation, j’entends d’une part la différenciation Sujet/objet et d’autre part la différenciation de la conscience et des contenus de l’inconscient. Le sujet a à sortir de l’indifférenciation Sujet/objet qui est la sienne au début de sa vie par la prise de conscience qu’il est un être différent de tous les autres, donc un être unique. Cela passe par la prise de conscience des contenus de l’inconscient que sont notamment la Persona, l’Ombre, l’Anima et l’Animus, pour accéder à la réalisation du Soi. C'est cette réalisation du Soi qui est à la fois le but vers lequel tend l’individuation et en même temps l’origine de celle-ci.
Le sujet va donc prendre conscience de ce qui fait sa différence.
Je commence donc par la séparation du moi d’avec la Persona, avant d'aborder l’intégration de l’Ombre et celle de l’Anima. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un ordre chronologique, mais plutôt d’un choix arbitraire car chaque étape procède par tâtonnements, le sujet navigant sans cesse de l’une à l’autre.

Le terme de Persona est emprunté aux masques que portaient les comédiens antiques, en Grèce et en Italie, et qui avaient pour fonction d’exprimer le rôle du comédien, de donner une image du personnage. Par extension, dans le quotidien, c’est le masque porté par chaque être humain dans une situation donnée, dans laquelle il va plus ou moins se conformer aux attentes et aux exigences extérieures – qu'elles soient réelles ou imaginées et projetées par le sujet lui-même. Il s'agit là du moi social, celui que l’on montre, l’image extérieure que l’on donne à voir comme étant notre individualité propre, même si ce n’est qu’un leurre, une illusion destinée à donner de soi-même une image conforme aux attentes extérieures. On la retrouve dans toutes les professions, mais aussi au niveau individuel dans toute situation inter-relationnelle. Le risque avec la Persona est que le moi s’identifie totalement à elle. Dans ce cas, le sujet se leurre lui-même au même titre qu’autrui. Il y perd non seulement la conscience de lui-même mais jusqu’à sa liberté : en effet, il n’est plus capable de vivre naturellement ce qu’il a à vivre mais au contraire il cherche en permanence à se conformer à ce qu’il pense être censé faire, censé dire, censé être, selon la situation et le masque auquel il s’est identifié. Il n’y a alors plus de libre arbitre. Il est difficile pour la personne dans ces condition d'envisager, parfois même, de petits changements parce que leur importance est déformée par leur perception. Il n’y a donc pas d’individuation possible sans prise de conscience de la Persona.
A l’opposé de la Persona, l’Ombre. Je dis bien à l’opposé car si la Persona est ce que l’on met sur le devant de la scène, sous les feux de la rampe, l’Ombre en revanche est tout ce que l’on cache, toute la partie souterraine du sujet. C’est ce qui n’est pas accepté comme faisant partie de la personnalité propre parce que non-conforme aux attentes du moi. Contrairement à la Persona, qui renvoie à une identification par rapport aux attentes extérieure, l’Ombre renvoie à un rejet par rapport aux attentes du moi. C’est tout ce qui gêne, qui dérange, qui déplaît, qui fait souffrir, et qui est relégué dans l’Ombre. Mais pas seulement : c’est aussi tout ce qui nous appartient de potentiel inné et qui n’a pas encore trouvé de voie d’accès à la conscience, donc qui n’a pas encore été utilisé. En conséquence, on peut dire que l’Ombre n’est pas qu’un amas de contenus négatifs, c'est aussi un fabuleux réservoir de contenus positifs autant qu'ignorés. Quoi qu'il en soit, en tant que qualités propres mais non reconnues comme telles, elle vont forcément être projetées et de toutes façons chercher à se manifester. C’est donc toute la part de nos projections, que ce soit sur d’autres personnes, ou sur des animaux, des situations, voire sur le corps, avec diverses somatisations. C’est aussi chaque fois qu’on va, de manière impromptue, avoir un comportement qui, à priori ne nous correspond pas et pour lequel on va s’interroger après coup et se demander ce qui nous a pris. Dans les cas les plus graves, l’Ombre et le Moi sont tellement éloignés, tellement à l’opposé, l’Ombre est tellement refoulée, que, l’inconscient fonctionnant par compensation, au moment où elle se manifeste, l’Ombre prend une tournure démesurée. L’individuation passe par la reconnaissance, l’acceptation et l’intégration de notre Ombre, entraînant à sa suite l’arrêt des projections, au moins en partie.
Mais nos projections ne s'arrêtent pas là : Anima et Animus, selon qu’on est homme ou femme, ont leur mot à dire. Très schématiquement, l’Anima est la part féminine inconsciente chez l’homme et l’Animus la part masculine inconsciente chez la femme. Et au même titre que l’Ombre, elles vont être projetées sur l’extérieur tant qu’elles ne seront pas acceptées comme faisant partie de la personnalité du sujet. Mais à la différence de l’Ombre, elles vont être projetées principalement sur notre entourage proche et de préférence sur un individu de sexe opposé – particulièrement dans le couple. Chacun va donc devoir accepter la part opposée qui est en lui.
Nous allons voir maintenant qu’en fait tout le processus de l’individuation va dans cette direction. En effet, l’individuation, c’est la réalisation du Soi et le Soi, même s’il est loin d’être réductible à cela, n’en est pas moins l’union de tous les opposés : masculin/féminin, mais aussi bien/mal, conscient/inconscient, esprit/matière, etc. c'est-à-dire que le Soi est un Tout, et en tant que Totalité, toute qualité lui appartenant est nécessairement accompagnée de son contraire. Il est facteur de liaison dans l’union des contraires, et à l'inverse facteur de dé-liaison quand il est question de différenciation. Il regroupe conscient et inconscient (inconscient individuel et collectif) . En fait, il regroupe tous les constituants du psychisme et en ce sens, le Soi est synonyme de l’Âme, il correspond à l’Esprit, la part divine dans l’homme puisqu’il est l’expérience de la totalité. Toujours paradoxal, il est à la fois l’origine et le but de l’individuation : l’individuation tend vers la réalisation du Soi, mais c'est aussi le Soi qui est à l’origine de la tendance des contenus inconscients à remonter à la conscience, quel que soit le chemin emprunté pour ce faire. Paradoxal aussi car il est à la fois la Totalité, le Un, et aussi l’unicité de l’être. En tant que Totalité, il est illimité, mais en tant qu’unicité de l’être, c’est lui qui pose les limites de l’homme.
Les alchimistes des temps reculés voyaient déjà dans l’homme un microcosme, une reproduction miniature du monde. On retrouve cette idée chez nos scientifiques d'aujourd'hui, comme Hubert Reeves par exemple, qui explique particulièrement bien – mieux que moi – que l’être humain ne contient pas autre chose que l’univers lui-même , univers qui est reproduit dans chaque être non seulement au niveau de la matière qui le compose, mais aussi dans sa chronologie. Autrement dit, tout l’univers depuis son origine est inscrit dans chaque homme. Et au même titre que dans le passé lointain de l’univers existe déjà toute son évolution ultérieure, dans chaque homme existe aussi non seulement le passé et le présent, mais aussi l’avenir, aussi bien individuel que collectif. Cela signifie que, si on reste sur cette comparaison, dans le Soi en tant que totalité, il y a le destin du sujet. Et c’est ce destin qu’il va être question de laisser émerger dans l’individuation. En fait, ce que dit Jung, c’est que quoi qu’il en soit, nous vivrons ce que nous avons à vivre. Cela ne veut pas dire que c’est écrit et que l’on n’y peut rien, c’est même le contraire : c’est l’inné en nous, c’est la mise en place d’une relation entre l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, les événements extérieurs qui nous arrivent sont la résonance de nos événements intérieurs. En ce sens, notre destin est ce que nous avons de plus intime et de plus précieux. Par extension, nous retrouvons là le phénomène de la Synchronicité dans lequel disparaît la dualité entre la réalité intérieure et la réalité extérieure. Et cette absence de dualité entre la réalité intérieure et extérieure est aussi une direction à laquelle mène l’individuation.
L’individuation, en tant que réalisation du Soi ne signifie pas pour autant identification au Soi. Ce serait une grave erreur qui mènerait tout droit à ce que Jung a appelé l’inflation. Il s'agit d'une hypertrophie de l’importance du moi (c’est l'histoire de la grenouille qui voulait devenir plus grosse que le bœuf) suite à une identification à une entité telle qu’un Archétype ou un personnage historique ou religieux.
Enfin, l’être humain, avant tout, est un être social. Un être unique, mais en lien avec son semblable. Et chacun va avoir à manifester quelque chose qui lui est propre et le restituer au groupe. Dans le faire, c’est exprimer sa différence dans l’acte créateur, autrement dit faire ce qui nous appartient, sans chercher à faire ce qu’on attend de nous ou à faire comme untel, et dans le dire, c’est dire toujours, le plus souvent possible, ce qui est vrai pour nous. C’est l’expression même de l’originalité du sujet.
De cette façon, le sujet reste fidèle à lui-même, sur son chemin, celui qui correspond à ce qu’il a à vivre en tant qu’individu individué, donc unique. Nous voilà revenus à notre destin de tout à l’heure, mais ce chemin, loin d’être une voie toute tracée qu’il n’y aurait plus qu’à suivre, au contraire est parsemé de doutes, d’opposés, d’incertitudes, de contradictions, mais l’individu, au sens où il est in-divisé, accepte toutes les facettes qui sont les siennes. Dans le conflit intérieur ( qui tend à se raréfier au fur et à mesure que le sujet avance sur le chemin de l’individuation ; mais comme il n’y a pas d’individuation terminée et parfaite, il y a toujours du conflit intérieur), il est capable d’être à la fois l’accusateur, l’accusé et la défense. il ne se pose plus en juge moral face à un événement ou une idée, mais il les accepte comme existant et faisant partie de la totalité.
L’individuation, en fin de compte, c’est aussi réaliser qu’il n’y a pas de vérité absolue, que tout est toujours relatif et que ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est que la seule chose qui justifie et qui motive tout ce chemin long et difficile, c’est, pour citer Jung, « cette vie-ci dans ce monde-ci ».

PHOBIE: POURQUOI SOMMES-NOUS DÉSEMPARÉS?

Les personnes que touchent de près ou de loin le phénomène de la phobie, pour elles-mêmes ou pour quelqu'un de leur entourage, sont toujours déroutées par les réactions disproportionnées qu'entraîne cette affection. Il est souvent difficile de se positionner face à un enfant, un conjoint, un frère, une sœur, atteint de phobie quand on ne l'est pas soi-même parce que la phobie entraîne des attitudes et des réactions qui n'ont absolument rien de commun avec le monde du raisonnable. C'est à dire qu'il est impossible de raisonner, fût-ce par les paroles les plus réfléchies et les plus compréhensives, quelqu'un qui refuse de traverser un pont, de monter dans un ascenseur ou de prendre les transports en commun. Et malgré toute la bonne volonté dont on peut faire preuve et tous les efforts qu'on peut déployer à vouloir aider la personne phobique, ça finirait même par nous énerver de voir qu'on n'arrive à aucun résultat probant. Certains, après être passés par l'acceptation et la compréhension tente d'ignorer la phobie, se braquent contre la personne qui en souffre ou même la dévalorisent et la ridiculisent. Celle-ci cependant ne manque pas de percevoir le ridicule de sa situation, souffrance supplémentaire qui vient s'ajouter à la phobie elle-même, qui ne peut renvoyer à la personne concernée qu'une image amoindrie et dévalorisée d'elle-même. L'entourage finit par se sentir incapable d'aider celui qui souffre de phobie, qui lui-même se sent diminué, inférieur en quelques sortes, par cet obstacle insurmontable pour lui alors qu'il ne s'agit que d'une petite chose anodine pour tant de monde ! Comme il s'agit d'un déplacement – le déplacement d'un affect sur un objet qui n'a de relation avec l'objet d'origine qu'une similitude très aléatoire tissée de métaphores et d'analogies dans la forme, l'usage ou tout autre élément secondaire – le phobique même est à cent lieues de comprendre de quoi retourne sa propre angoisse. D'ailleurs, très souvent, le simple fait d'imaginer la situation à éviter à tout prix suffit à déclencher l'angoisse et mettre en action le mécanisme de fuite, ou plus précisément d'évitement.

La phobie est donc toujours une peur. Peur de l'autre ou peur de soi, quelle que soit la forme qu'elle prenne. Un homme qui ne peut pas traverser un pont peut avoir peur de s'en jeter pour mettre fin à ses jours, alors même qu'il n'a véritablement aucune pensée suicidaire. Cette peur lui vient d'un autre lieu de son histoire personnelle ou familiale. Une jeune femme refuse d'entrer dans une piscine même si elle a pieds, une autre ne supporte pas la vue d'un chat, un adolescent ne peut pas s'approcher à moins de 5 mètres d'un petit chien, un chef d'entreprise est forcé de prendre toujours les escaliers pour monter à l'étage où se trouve son bureau, une diplomate ne peut plus mettre le pied dans un avion, etc. Toutes ces situations enferme la personne dans un fonctionnement où sa phobie devient peu à peu, et à plus ou moins grande échelle, invalidante au point d'organiser sa vie en fonction d'elle, pouvant aller jusqu'à se voir contrainte à déménager, changer de poste ou de profession, ou dans des situations moindres, emprunter des chemins détournés, longs et fatiguant pour aller d'un point à un autre alors que ceux-ci sont d'accès extrêmement facile à priori. Les cas de figure sont légions de l'enfant qui ne peut pas prendre un repas en famille dans le jardin de la maison à cause de sa peur panique des insectes volants à l'adulte qui refuse de sortir de chez lui parce qu'il va devoir traverser la rue. La phobie interroge forcément celui qui l'observe sur autrui. Elle déstabilise, elle désoriente, elle inquiète, elle dérange parce qu'elle reste une énigme pour celui qui la subit comme pour celui qui en est le témoin.

L'anticipation – phénomène quasi permanent chez le sujet phobique - consiste à tenter de se substituer de quelque manière à la situation redoutée. Si la confrontation a lieu néanmoins, il s'ensuivra une crise de panique plus ou moins démesurée en fonction de l'importance de la phobie elle-même et de l'éventualité offerte de se dégager de l'impasse ou non. La crise de panique est une réaction violente face à la confrontation à l'objet de sa peur (après déplacement), par la fuite, l'agitation, divers troubles somatiques, etc. C'est aussi le moment où l'observateur voudrait bien pouvoir faire quelque chose et se sent dépourvu des moyens d'y parvenir. Et c'est bien normal. En effet, comment expliquer à quelqu'un qui s'extrait de table, courant et criant, renversant sa chaise au passage, totalement affolé, qu'une coccinelle est un petit animal inoffensif, même si elle s'est posée sur son bras ? En fait, il est inutile de chercher à associer la réaction et la coccinelle. Le vrai lien est ailleurs, on l'aura bien compris. Mais alors que faire ? Sinon garder son calme, accepter cette bizarrerie du comportement de son proche, entendre sa détresse et une fois l'orage passé reprendre les choses où elles en étaient ? Après tout, chacun sa "folie". N'avons nous pas la nôtre nous aussi ? Remettre au lendemain, courir les aventures, être en retard, un peu trop maniaque, un peu pas assez, ne pas aimer son nez, être colérique, soupe au lait, timide, etc. Chacun trouvera bien la sienne propre. La phobie passe souvent inaperçue (tant que l'évitement de la situation opère), et à d'autres moment elle est spectaculaire. Nul besoin de la stigmatiser, ni de vouloir en délivrer son proche. Cette « délivrance » ne peut passer que par sa propre démarche et demande de parcourir le chemin qui mène jusqu'au vouloir mettre en œuvre les actions nécessaires pour faire en sorte que cela cesse un jour. En attendant, le maître mot de la situation pour l'entourage est à mon sens celui d'apaisement. Cela contribue tout de suite à dédramatiser.

Arrêter de souffrir

La souffrance psychique n'est pas une fatalité ; il est légitime de vouloir aller mieux. Mettre en place ce changement est toujours possible, quelles que soient les difficultés et les épreuves traversées. D'autant que nous possédons tous la capacité à mettre en mouvement ce processus, qui sommeille parfois intérieurement depuis très longtemps, parfois à notre insu.

La psychanalyse est une méthode qui permet le déblocage des verrous psychiques qui nous empêchent d'avancer dans un ou plusieurs domaines. Grâce à l'écoute de l'inconscient et à l'interprétation qui s’ensuit,  L'inconscient libère progressivement ce qui le gêne, toujours à son rythme et de manière positive.

Quels que soient nos blocages, quand ça résiste et qu’on n’arrive pas à en sortir, il vient un moment où ça devient insupportable et où force est de constater qu’il ne suffit pas toujours de vouloir pour pouvoir. En clair, on a beau vouloir être indépendant, on se débrouille pour échouer encore une fois à son permis de conduire. Voilà pour l’exemple. Parce que notre inconscient ne poursuit pas toujours les mêmes desseins que nous, il peut nous jouer des tours extrêmement invalidants, nous faisant faire exactement le contraire de ce qu’il faudrait, nous remettant systématiquement dans la situation dont on vient de s’extirper péniblement, nous faisant parler quand il faudrait se taire ou inversement, etc. Ces résistances inconscientes, qui sont autant d’obstacles à surmonter, finissent par nous paraître infranchissables, et pourtant… Loin de devoir s’y résigner silencieusement, on peut dépasser nos schémas compulsifs, comportements incohérents, angoisses démesurées, et j’en passe. En agissant sur l’inconscient, la psychanalyse rend la parole à notre désir propre.

La psychanalyse, comment ça marche?

La psychanalyse change quelque chose. Bien sûr, au bout du bout, la vie est toujours la vie avec ses joies, ses peines, ses hauts, ses bas, ses tapis rouges et ses obstacles. Et pourtant ça change tout, parce qu'on souffre moins. On souffre moins des mêmes choses, et on attire moins de choses susceptibles de nous faire souffrir. Il n'y a pas de recette, de truc ou d'astuce pour cela. Simplement, peu à peu, le lieu d'où nous interrogeons notre existence et les événements auxquels il nous incombe de faire face, ce lieu se déplace, permettant que se dégage un nouveau point de vue.

Le point de vue, ça n'a l'air de rien, mais c'est à la base de toute relation humaine. C'est le rapport qu'on entretien avec quelque chose, quelqu'un. Or, c'est toujours de cela qu'il s'agit. Qu'y a-t-il de plus complexe, de plus subtil, de plus surprenant, voire de plus gênant quand ça fonctionne mal, que notre rapport à l'autre, aux autres, à la société des hommes, quel que soit le domaine dans lequel ce rapport se manifeste? Notre quotidien, aussi bien que le projet de notre vie toute entière, se construit sur le mode de la relation: à la société, à nos parents, à nos collègues et à nos pairs, à nos amis, à nos enfants, à nos amours et à nous-mêmes. C'est toujours là que ça achoppe parce que l'être humain ne peut pas être seul, pour autant qu'il l'est fondamentalement, en ce que "être" humain sous-tend l'appartenance à l'humanité, en tant qu'il s'agit avant tout d'être. L’ambivalence du mot être, qui peut être nom ou verbe, donne un certain sens à ce dont il s'agit.

Être, c'est être en relation avec. Le peintre enfermé durant des jours ou des semaines avec sa toile et ses pinceaux, le génie scientifique immergé dans sa recherche, l'homme d'affaires rivé sur les tableaux boursiers de ses écrans d'ordinateurs, l'écrivain avec sa page blanche à noircir se rejoignent en ceci qu'ils ont une façon très individuelle, très personnelle, d'être au monde. Cette relation au monde, à l'humanité, découle du rapport à soi-même que chacun entretien et qui est intimement lié à notre relation à l'autre. La vie humaine commence par un lien à l'autre, sans lequel elle n'a aucune chance de s'épanouir. C'est bien là que ça coince, toujours, et en prendre conscience, c'est déjà se positionner autrement.

Alors oui, la psychanalyse "ça marche!", pour autant qu'on n'en attende pas un miracle, dans tout ce que ce terme contient de radical et d'instantané. Au contraire, la psychanalyse comporte la notion de devenir – dans toutes ses acceptions, et de devenir dans le respect de cet être bien présent qui marche sur le chemin de son existence. Il ne s'agit pas de rejeter ce que l'on est pour espérer se transformer d'une manière ou d'une autre, comme une chose calculée à l'avance. La personnalité se fonde et s'appuie sur une histoire et un passé. Il y a un continuum dans notre vie, même si en apparence il n'est pas toujours aisé de le voir. N'est-ce pas là ce qui nous unit à notre devenir d'être, justement? Alors ne soyons pas trop prompts à vouloir faire table rase: il est plutôt question ici de prendre soin de qui nous sommes, même si nous ne le savons pas encore.

La psychanalyse au service du plus grand nombre

La psychanalyse au service du plus grand nombre, une méthode préventive, une connaissance de soi, une voie d'accès à l'équilibre, une ouverture au lien social, une réflexion humanisante.
 
Au service du plus grand nombre.
« Je ne suis pas fou, je n'ai pas besoin de voir un psy ». Ce fou tant redouté, c'est celui qui nous renvoie aux asiles du temps où la société tentait de circonscrire ses « fous » en les enfermant dans des conditions de déshumanisation totale, attachés, voire même enchaînés, peu ou pas soignés, mal nourris, livrés à l'oubli et au désintéressement des membres « bien portants » de la société. Que l'on revoie les images du film Amadeus, qui nous transporte à l'époque de Mozart, ou plus récemment que l'on pense à Camille Claudel et à son histoire tragique, il a fallu un temps très long pour commencer à s'intéresser à la vie intérieure, à la vie psychique. Jusqu'à Jean-Martin Charcot – contemporain de Sigmund Freud -, fin XIXe, la « folie » n'était considérée qu'en tant que conséquence d'une lésion organique, et avant cela encore comme une emprise démoniaque.

Qu'est-ce à dire ? Depuis l'époque de l'antiquité jusqu'au début du XXe siècle, toute différence de fonctionnement, tout comportement non orthodoxe était considéré comme étant de l'ordre de la folie – terme derrière lequel il va sans dire que chaque époque a mis les consonances qui étaient les siennes – était enfermé, caché, parqué, derrière des murs de honte et d'incompréhension. Rebut de la société, l'aliéné était enfermé sans espoir de ressortir un jour guéri ni même celui d'être la cible de soins à visée curative.  Le seul but étant celui de l'empêcher de se nuire et de nuire au reste de ses semblables par l'isolement et par l'entrave, même si des essais de traitements « corporels » ont vu le jour, comme une sorte de transition, un lien entre la période de  déshumanisation des personnes atteintes de maladies mentales et celle actuelle où l'on est venu à s'interroger sur la vie psychique du fœtus. Je ne vois pas là d'opposition mais bien la continuité d'une histoire qui aurait eu bien du mal à s'interroger sur l'étiologie d'un comportement anorexique par exemple à une époque où tout événement n'était perçu que comme manifestation divine ou diabolique. Mais même après Charcot, et le virage qu'à pu prendre la psychiatrie à ce moment-là, les choses n'ont progressé que relativement lentement puisque par exemple sous la domination nazie les malades mentaux étaient assassinés, laissés, entre autres traitements définitifs, mourir de faim. Même s'il s'agissait là de « l’œuvre d'un fou », il n'en reste pas moins que c'était il y a très peu de temps. On le voit donc : penser qu'il y a quelque chose à comprendre dans le psychisme humain est récent, à l'échelle de vie de l'humanité. Et même s'il est bien évident qu'une évolution considérable a déjà apporté bon nombre de progrès qui auraient soulevé l'incrédulité il y a quelques décennies seulement, les balbutiements de ce sujet d'étude peuvent laisser supposer bien d'autres avancées encore. Alors ne soyons pas trop prompts à nous enfermer nous même dans un cheminement univoque.

Ce passé concernant la maladie mentale, houleux, douloureux, a laissé des traces. Et les troubles psychiques, parfois même les plus anodins, y sont vite associés, dans la représentation imaginaire d'un grand nombre de personnes. A l'échelle familiale et filiale, quelques générations suffisent pour se retrouver au XVIIIe siècle ou même avant, et on comprend qu'une filiation qui a vécu de près la folie et l'internement d'un de ses membres sans pouvoir en dépasser le traumatisme ait pu en transmettre la crainte à ses descendants – ou l'attrait, un peu comme la personne sujette au vertige est attirée par le vide. Ainsi, dans l'imaginaire collectif, le trouble, la perturbation psychique renvoient à la folie de ces temps anciens où l'être humain, effrayé par ce qui lui était incompréhensible, essayait de le faire disparaître d'une manière ou d'une autre...

Une méthode préventive.
La décision de consulter un psychanalyste est le plus souvent dictée par une problématique  actuelle plus ou moins récurrente et qui empêche la personne de vivre comme elle le voudrait. Et ce, quel qu'en soit le domaine. La demande de prise en charge analytique est donc toujours au départ une demande d'aide dans le but de régler un problème, dans un but thérapeutique. Et il y a autant de demandes différentes qu'il y a d'individus : une séparation dont on ne se remet pas, une tristesse permanente sans raison, une colère intérieure qui n'a pas d'interlocuteur, des échecs professionnels successifs, une relation envahissante ou au contraire un désert relationnel, un enfant qu'on ne comprend plus, un conjoint maltraitant, une propension à se retrouver toujours dans des situations difficiles, une peur irrationnelle de sortir avec des amis, l'impression d'être toujours moins bien que les autres, la liste n'en finirait pas tant les raisons de consultations sont diverses. Et s'il n'y avait pas ces raisons, il va sans dire qu'il y aurait très peu de démarrage de cure. On vient toujours en analyse poussé par une sorte de nécessité. Dans ce sens, je pense qu'il est juste de dire que la psychanalyse a une visée curative. D'ailleurs, lorsque Freud a commencé à développer sa méthode, il n'y a été poussé que par le désir de soigner, de guérir, ou au moins de soulager les personnes qu'il suivait et qui se trouvaient en grande difficulté. Qu'il s'agisse de Dora, de l'homme aux loups, du petit Hans ou de n'importe quel autre de ses patients, ils avaient tous au moins un point commun : quelque chose entravait le déroulement de leur vie qu'il fallait enrayer.

En psychanalyse, on dit qu'on ne s'attaque pas au symptôme. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela signifie qu'on ne va pas le prendre de front pour essayer de le faire disparaître. D'abord, cela ne marcherait pas : il ne ferait que se renforcer comme un animal acculé devient de plus en plus féroce. Au lieu de cela, on va s'en servir, on va l'utiliser pour aller trouver les fils qu'il conviendra de dénouer l'un après l'autre au fil des séances pour que finalement le symptôme chute. Pour comprendre cette approche d'apparence détournée, il suffit de se demander combien de personnes qui fument se sont dit qu'elles feraient mieux d'arrêter pour les raisons que tout le monde connaît : ce n'est pas bon pour la santé, le tabac froid sent mauvais, il y a peut-être des enfants à la maison, ou des personnes asthmatiques, etc., etc. Et combien d'entre elles le font ? Définitivement? Combien de personne qui se disputent systématiquement avec une personne précise de leur entourage et qui se disent qu'on ne les y reprendra plus. Y parviennent-elles ? Et une personne qui a la phobie des pigeons. Suffit-il qu'elle se dise que c'est ridicule, que ces oiseaux ne sont pas méchants ni même dangereux et bien d'autres choses fort raisonnables pour que leur peur disparaisse ? S'il suffisait de prendre le problème de front, si c'était si simple, alors personne n'aurait de problème puisque chacun réglerait ses difficultés au fur et à mesure qu'elles se présentent. C'est bien qu'il y a autre chose derrière, d'autres enjeux, cachés, dissimulés avec beaucoup d'efficacité aux yeux même – et surtout – de la personne directement concernée. 

Derrière nos difficultés à vivre, il y a toujours une origine multifactorielle : une histoire familiale, des traumatismes psychiques, des traits de caractères, des conflits internes... A chaque carrefour entre ces divers facteurs, il y a un nœud, un endroit où l'on s'arrête, où l'on tourne en rond, où rien ne va plus. Pour rester sur cette image, en travaillant sur des voies dites secondaires, en les rendant plus fluides, en y permettant une libre circulation de l'énergie, on permet à tout l'ensemble du réseau de se libérer de ses surcharges, de ses intrications, de ses blocages.

Une acceptation de soi.

L'alter égo, l'autre en tant que sujet, notre semblable différent a pour condition d'existence que nous nous positionnons nous même en tant que sujet, individu dans le sens de l'individuation jungienne : un être conscient, de ses qualités et de ses défauts, mais aussi de sa liberté et de ses limites, de son désir, cohérent avec lui-même et indépendamment du jugement des autres, famille et même filiation comprise. Qu'est-ce à dire ? S'agit-il de s'opposer à ses parents et à sa famille au point parfois de se mettre tout le monde à dos ? Certes pas, car les excès ne sont jamais bons, quel que soit le côté de la balance dans lequel ils pèsent. La famille est structurante, ne serait-ce que parce qu'elle est elle-même une structure dans laquelle il est possible de vivre et de grandir ; et ce même quand la famille fait défaut, puisque dans tous les cas, jusqu'aux plus complexes, la famille d'origine a permis une famille ou une structure d'accueil et de remplacement dans laquelle il est possible de vivre et de grandir. Dans tous les autres cas, il n'y a pas de vie possible car un bébé laissé sans soins, sans chaleur et sans nourriture ne survit pas très longtemps. Tout être vivant a donc une histoire personnelle, une histoire familiale, et une histoire transgénérationnelle qui ont fait de lui ce qu'il est devenu. C'est en ce sens que la famille est structurante et qu'elle est aussi un héritage précieux, alors même qu'on croit vouloir s'en défaire parce que pour les raisons qui nous sont propres on le trouve trop lourd, cet héritage. Mais dans tous les cas, même dans celui où il a été « parfait » - ce qui ne peut être qu'une illusion, puisque s'il est parfait, pourquoi s'en détacher ? Et si on ne peut pas s'en détacher, il n'y a pas de sujet possible (dans le sens qui nous intéresse) – dans tous les cas donc, il va falloir la faire sienne pour pouvoir en émerger, individu membre d'un héritage commun mais différents de ses autres membres.

Une voie d'accès à l'équilibre.

La psychanalyse agit au niveau de l'inconscient. Il existe bien d'autres formes de thérapies,  à la différence que leur action se situe au conscient. Tout axe thérapeutique est bon en soi, mais tous ne correspondent pas à tout le monde. C'est à chacun de trouver la méthode qui lui convient, à l'instant T. Ainsi, je suis moi-même passée par l'analyse transactionnelle avant d'être prête pour la psychanalyse, même si avec le recul je peux dire que j'en avais déjà une pré-conscience dès l’âge de 12 ans. Mais je n'ai été prête que bien plus tard. Il convient donc pour chacun d'aller vers la méthode qui lui correspond aujourd'hui. La méthode qui nous convient à un moment donné, c'est quoi ? C'est tout simplement celle avec laquelle nous nous sentons le plus à notre place, celle qui nous parle, qui nous donne le désir d'aller y voir de plus près, celle dans laquelle nous nous sentons bien. La psychanalyse, parce qu'elle est une méthode qui permet d'agir directement sur l'inconscient, n'est pas une méthode facile. Et je ne parle pas ici pour l'analyste ni même pour l'analysant (le patient analytique), mais pour l'inconscient de ce dernier. Pour cette raison, elle est bien souvent une sorte d'acte désespéré, on a tout essayé avant sans résultat probant, et on finit par aller voir de ce côté-là, en désespoir de cause. C'est simplement qu'il a fallu passer par tout ce cheminement pour finalement être prêt pour l'analyse. Il est donc tout à fait inutile de « forcer » quelqu'un à venir en analyse, ça ne peut être qu'une démarche personnelle qui s'inscrit dans un désir, même s'il est véhiculé par le ras-le-bol d'une situation douloureuse par exemple.

Une ouverture au lien social.
Je voudrais citer ici le simple dicton « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Et je pourrais m'arrêter là.
La rencontre avec l'autre est toujours un moment difficile pour le petit d'homme qui passe son temps à faire et défaire cette rencontre dont il attend tellement qu'elle finit forcément par le frustrer – et c'est très bien comme ça. En fait, au départ, il attend tout de l'extérieur et certains s'imaginent encore, une fois parvenus à l’âge adulte, que toute chose n'arrive que du dehors, l'individu lui-même n'ayant finalement que peu -voire pas du tout – de possibilité d'action sur son environnement. La notion de responsabilité a une connotation négative : elle est synonyme de culpabilité, donc d'accusation, de jugement, alors qu'est très peu mis en avant, ou est totalement oublié qu'être une personne responsable c'est bien autre chose : c'est une histoire de maturité. Être responsable de ce qui nous arrive, c'est avoir la maturité nécessaire pour accepter que nous ne sommes pas les simples victimes de notre vie, que notre engagement dans une voie, dans une direction, aussi minime soit-elle, entraîne derrière lui un cortège d’événements, et ce aussi bien dans le bon que dans le mauvais. Au conscient, mais aussi à l'inconscient. Exemple : Claire se rend à une soirée chez des amis où il y a 50 personnes, qu'elle ne connaît pas. Sur ces 50 personnes, il y en a plus de la moitié qu'elle ne verra même pas. De ceux qui attirent son regard – ou ses pas – elle ne parlera qu'avec une quinzaine. De tout ceux-là, peut être deux avec lesquels elle aura plus d'affinité pour que finalement elle reste en contact avec une seule de ces personnes ou peut être aucune. Qu'est-ce à dire ? On n'est pas attiré par certaines personnes par hasard non plus qu'à l'inverse on attire une personne par hasard. Il y a une reconnaissance inconsciente, une communication d'inconscient à inconscient qui entre en jeu dans le déroulement de la soirée de Claire. Ainsi et pour exemple, ayant grandi sans la présence de mon père, je me suis aperçu un jour que je n'avais dans mon cercle d'amis que des gens qui avaient la même carence, et que j'avais adopté ce fonctionnement depuis l'enfance. Je n'avais pourtant jamais posé à personne la condition de l'absence de père comme sésame de mon amitié ! Être responsable de son existence, c'est accepter que les choses viennent de nous au moins autant que de l'extérieur. Et comme on peut plus facilement agir sur soi-même que sur autrui, cela revient à dire que l'important c'est en fin de compte d'accepter que les choses viennent de soi. Autrement dit, être responsable de son existence revient à en prendre soin,  en agissant dans le sens de ce qui est bon pour soi.

Une réflexion humanisante.
Observer ce qui est donné à voir. Écouter ce qui est donné à entendre. Tout s'interroge et c'est bien là un des moteurs de la cure analytique. Dans le miroir, tout événement a quelque chose à nous dire. Dès l'instant où nous en somme un fil conducteur, il passe par nous, à travers nos sens, pour nous parler, et pour nous parler de nous, même si c'est quelque chose qui nous est raconté et qui se passe à l'autre bout de la planète. S'interroger sur soi, c'est déjà une marque d'humilité, c'est accepter de ne pas avoir toutes les réponses. Si l'individu s'incarne avec toute la connaissance, une vie entière ne suffit certes pas à la faire émerger dans sa totalité. Nous avons tout à apprendre, et parce que ce « tout » est sans limites, il contribue à renouveler sans cesse notre désir.