PHOBIE: POURQUOI SOMMES-NOUS DÉSEMPARÉS?

Les personnes que touchent de près ou de loin le phénomène de la phobie, pour elles-mêmes ou pour quelqu'un de leur entourage, sont toujours déroutées par les réactions disproportionnées qu'entraîne cette affection. Il est souvent difficile de se positionner face à un enfant, un conjoint, un frère, une sœur, atteint de phobie quand on ne l'est pas soi-même parce que la phobie entraîne des attitudes et des réactions qui n'ont absolument rien de commun avec le monde du raisonnable. C'est à dire qu'il est impossible de raisonner, fût-ce par les paroles les plus réfléchies et les plus compréhensives, quelqu'un qui refuse de traverser un pont, de monter dans un ascenseur ou de prendre les transports en commun. Et malgré toute la bonne volonté dont on peut faire preuve et tous les efforts qu'on peut déployer à vouloir aider la personne phobique, ça finirait même par nous énerver de voir qu'on n'arrive à aucun résultat probant. Certains, après être passés par l'acceptation et la compréhension tente d'ignorer la phobie, se braquent contre la personne qui en souffre ou même la dévalorisent et la ridiculisent. Celle-ci cependant ne manque pas de percevoir le ridicule de sa situation, souffrance supplémentaire qui vient s'ajouter à la phobie elle-même, qui ne peut renvoyer à la personne concernée qu'une image amoindrie et dévalorisée d'elle-même. L'entourage finit par se sentir incapable d'aider celui qui souffre de phobie, qui lui-même se sent diminué, inférieur en quelques sortes, par cet obstacle insurmontable pour lui alors qu'il ne s'agit que d'une petite chose anodine pour tant de monde ! Comme il s'agit d'un déplacement – le déplacement d'un affect sur un objet qui n'a de relation avec l'objet d'origine qu'une similitude très aléatoire tissée de métaphores et d'analogies dans la forme, l'usage ou tout autre élément secondaire – le phobique même est à cent lieues de comprendre de quoi retourne sa propre angoisse. D'ailleurs, très souvent, le simple fait d'imaginer la situation à éviter à tout prix suffit à déclencher l'angoisse et mettre en action le mécanisme de fuite, ou plus précisément d'évitement.

La phobie est donc toujours une peur. Peur de l'autre ou peur de soi, quelle que soit la forme qu'elle prenne. Un homme qui ne peut pas traverser un pont peut avoir peur de s'en jeter pour mettre fin à ses jours, alors même qu'il n'a véritablement aucune pensée suicidaire. Cette peur lui vient d'un autre lieu de son histoire personnelle ou familiale. Une jeune femme refuse d'entrer dans une piscine même si elle a pieds, une autre ne supporte pas la vue d'un chat, un adolescent ne peut pas s'approcher à moins de 5 mètres d'un petit chien, un chef d'entreprise est forcé de prendre toujours les escaliers pour monter à l'étage où se trouve son bureau, une diplomate ne peut plus mettre le pied dans un avion, etc. Toutes ces situations enferme la personne dans un fonctionnement où sa phobie devient peu à peu, et à plus ou moins grande échelle, invalidante au point d'organiser sa vie en fonction d'elle, pouvant aller jusqu'à se voir contrainte à déménager, changer de poste ou de profession, ou dans des situations moindres, emprunter des chemins détournés, longs et fatiguant pour aller d'un point à un autre alors que ceux-ci sont d'accès extrêmement facile à priori. Les cas de figure sont légions de l'enfant qui ne peut pas prendre un repas en famille dans le jardin de la maison à cause de sa peur panique des insectes volants à l'adulte qui refuse de sortir de chez lui parce qu'il va devoir traverser la rue. La phobie interroge forcément celui qui l'observe sur autrui. Elle déstabilise, elle désoriente, elle inquiète, elle dérange parce qu'elle reste une énigme pour celui qui la subit comme pour celui qui en est le témoin.

L'anticipation – phénomène quasi permanent chez le sujet phobique - consiste à tenter de se substituer de quelque manière à la situation redoutée. Si la confrontation a lieu néanmoins, il s'ensuivra une crise de panique plus ou moins démesurée en fonction de l'importance de la phobie elle-même et de l'éventualité offerte de se dégager de l'impasse ou non. La crise de panique est une réaction violente face à la confrontation à l'objet de sa peur (après déplacement), par la fuite, l'agitation, divers troubles somatiques, etc. C'est aussi le moment où l'observateur voudrait bien pouvoir faire quelque chose et se sent dépourvu des moyens d'y parvenir. Et c'est bien normal. En effet, comment expliquer à quelqu'un qui s'extrait de table, courant et criant, renversant sa chaise au passage, totalement affolé, qu'une coccinelle est un petit animal inoffensif, même si elle s'est posée sur son bras ? En fait, il est inutile de chercher à associer la réaction et la coccinelle. Le vrai lien est ailleurs, on l'aura bien compris. Mais alors que faire ? Sinon garder son calme, accepter cette bizarrerie du comportement de son proche, entendre sa détresse et une fois l'orage passé reprendre les choses où elles en étaient ? Après tout, chacun sa "folie". N'avons nous pas la nôtre nous aussi ? Remettre au lendemain, courir les aventures, être en retard, un peu trop maniaque, un peu pas assez, ne pas aimer son nez, être colérique, soupe au lait, timide, etc. Chacun trouvera bien la sienne propre. La phobie passe souvent inaperçue (tant que l'évitement de la situation opère), et à d'autres moment elle est spectaculaire. Nul besoin de la stigmatiser, ni de vouloir en délivrer son proche. Cette « délivrance » ne peut passer que par sa propre démarche et demande de parcourir le chemin qui mène jusqu'au vouloir mettre en œuvre les actions nécessaires pour faire en sorte que cela cesse un jour. En attendant, le maître mot de la situation pour l'entourage est à mon sens celui d'apaisement. Cela contribue tout de suite à dédramatiser.